" Le Matin " - 11 Février 2004

Sarah venait de tomber amoureuse

GENÈVE
Elle n'avait pas encore 20 ans et sa courte vie s'est arrêtée brutalement quand un scootériste l'a heurtée sur un passage pour piétons et projetée à 24 mètres . Son papa s'indigne: Le coupable s'est enfui sans tenter de lui porter secours

MICHEL NOVERRAZ 10 février 2004

Une dizaine de jours avant sa mort, Sarah était tombée amoureuse d’un garçon. Elle disait que c’était sérieux et réciproque. Il s’appelle Joël. Vous pouvez écrire son nom. Il sera fier, j’en suis sûr. Elle allait nous le présenter, mais elle n’aura pas eu le temps de le faire. Papa de Sarah, Steve Stragiotti cache mal son émotion. Belle comme le jour et les mille et une nuits, sa fille a été fauchée et tuée sur le coup par un chauffard ivre, roulant à scooter. C’était à Genève, dans la nuit de jeudi à vendredi, à 1 h 30 (Le Matin d’hier). Toute jeune danseuse professionnelle, elle enseignait son art à l’Ecole Freedance et se produisait sur de nombreuses scènes. Elle aurait eu 20 ans en juillet...

Boulevard Georges-Favon, théâtre du drame, des fleurs et des bougies continuent de s’accumuler sur le trottoir, et les petits messages s’affichent. La première fois que je t’ai vue danser, dit l’un deux, j’avais 7 ans. J’étais émerveillée. Maintenant, je suis tes cours. La gentillesse, l’éclatant sourire, le charisme et la formidable joie de vivre de Sarah, tous l’évoquent dans ces petits mots éphémères et noircis d’émotion. A un petit pas de là, un passage pour piétons. C’est celui qu’empruntait Sarah, feu vert pour elle, quand le scooter la heurtée et projetée à 24 mètres .

Sarah est morte abandonnée, allongée dans la rue, et celui qui la tuée na même pas tenté de lui porter assistance. Il na rien fait, rien, s’insurge son papa. Mais il a eu la force de relever son scooter et de s’enfuir. Au-delà du drame, c’est le comportement du chauffard qui soulève l’indignation. Après le choc, il a planqué son gros Yamaha 500 cm3, tout près de là. L’engin a été retrouvé très vite par les gendarmes, mais le conducteur avait disparu. Les appels aux taxis et laide d’un chien policier n’ont rien donné: pas trace du chauffard. Mais, à 2 h 15, c’est le scootériste qui appelle la police: On ma volé mon scooter! A son domicile, les policiers découvrent un homme portant des ecchymoses et des vêtements éraflés. Il faudra attendre 5 heures du matin pour que ce Genevois de 35 ans avoue ce qu’il niait: le chauffard, c’était lui. Taux d’alcool: 1,2. Il est en prison.

Dans le quartier des Avanchets, où Sarah vivait avec ses parents, sa maman, Yvette, feuillette les albums de photos. Toute la courte vie de la jolie danseuse y défile. A 3 ans déjà, dit sa mère, elle dansait en rythme en écoutant la radio. Puis, dès 6 ans, ce sera la fameuse école de danse de Brigitte Matteuzzi, devenue aujourd’hui Freedance, où enseigne maintenant l’ancienne petite élève. Sarah savait tout faire, la salsa, le hip-hop, les rythmes africains, etc. Mais, surtout, elle aimait les danses orientales. Elle les mariait au hip-hop et voyait dans ce mélange un message de paix entre deux cultures.

Fatiguée, Sarah cherchait un last minute pour partir en voyage d’ici à trois jours. Elle voulait passer une semaine au soleil, dit son papa. Travailleuse, elle le méritait bien.

" L'Hebdo " - 18 mars 2004

SARAH STRAGIOTTI
Danseuse orientale, à la ville ou pratiquante d'arts martiaux:
une personnalité à plusieurs facettes.

Sarah avait rédigé un poème prémonitoire

Troublant Dans les affaires de la jeune danseuse percutée par une moto le 6 février à Genève, sa famille a découvert un texte "annonciateur".

Par Denis Etienne.

C'est Yannick, le petit frère de 17 ans, qui a mis la main dessus. Le poème était contenu, avec plusieurs autres, dans un porte-documents rangé dans la chambre voisine. "Incroyable ce qu'elle était secrète, Sarah... Mais où elle a été chercher tous ces mots?" Ce fut le premier motif de stupéfaction face au souvenir d'une soeur de 19 ans qui s'exprimait avec des termes simples, directs, contemporains. A la lecture d'Une Lueur d'espoir (ci-après), toute la famille a été sidérée. Yvette, sa maman, conserve un ton étonné quand elle en parle: "C'est comme si elle racontait son accident..."

L'accident. Beaucoup de Romands et tous les Genevois en ont entendu parler. La nuit du vendredi 6 février, vers 1 h 30, Sarah Stragiotti se fait percuter par une Vespa 500 cm3. Projetée à près de 20 mètres , elle succombe, "comme une âme morte seule dans la rue". Le chauffard âgé d'une quarantaine d'années, sous alcool, prend la fuite et commencera par nier quand la police le confondra. Dès le lendemain, l'émotion monte. Danseuse, chorégraphe, adepte des arts martiaux, la jeune femme a beaucoup de connaissances, beaucoup d'admirateurs. Fleurs, photos et messages personnels s'amoncellent sur le lieu du drame à l'angle du boulevard Georges-Favon et de la rue du Stand. Le dimanche, une marche en blanc est organisée par ses amis. Et le mercredi 11 février, plus de 2000 personnes se pressent à l'église Saint-Joseph pour suivre, sous l'égide de l'abbé Gérard Barone, l'ancien aumônier de l'Hôpital cantonal, une cérémonie funèbre à dimension pluriconfessionnelle.

Avec les chrétiens, beaucoup de musulmans et beaucoup de juifs ont en effet répondu présent. La jeune femme aux diverses facettes mêlait plusieurs cultures. Danseuse orientale aussi bien que prof de hip-hop, elle avait créé son propre style, sur une musique de l'Egyptien Amr Diab, qui mariait ces tendances. "L'été passé, aux Fêtes de Genève, elle avait ainsi dansé en tenue d'Aladin avec des baskets. En écoutant les commentaires du public, j'ai compris que son message d'union entre l'Occident et l'Orient passait bien", se souvient sa mère.

Les siens gardent de Sarah l'image d'une enfant née avec le sens du rythme. Elle s'est mise à danser peu après avoir marché, a pris des cours chez Brigitte Matteuzzi dès l'âge de 6 ans, a participé à un spectacle au Grand Casino de Genève à 8 ans, est devenue enseignante et professionnelle à 17 ans. Posée sur l'étagère de sa chambre, une coupe témoigne aussi de son aisance dans les arts martiaux: "Champion du monde de nunchaku. Catégorie team artistique". Un titre glané en mars 2003, à Marrakech, en compagnie de Claudio Alessi, qui a fondé l'Art Libre du Combat, à Genève, une méthode pluridisciplinaire, pluriculturelle.

Sarah laisse aussi à ses proches de beaux portraits au fusain, des chansons et des poèmes... "Les paroles de ses chansons, elle me les montrait parfois, reprend Yvette Stragiotti, mais les poèmes, j'ignorais. Parfois, Sarah allait dans sa chambre, allumait des bougies, c'était son jardin secret et on le respectait. Elle était très spirituelle."

En marge du souvenir, lancinante, se poursuit l'instruction. "La famille ne s'oppose pas à une remise en liberté du prévenu, explique l'avocat Olivier Boillat. C'est remarquable: il n'y a ni sentiment de haine, ni de vengeance du côté de la partie civile, mais juste un souhait de sincérité de la part de celui qui a provoqué l'accident." Viendra ensuite le procès.

Pour sa part, Yvette Stragiotti confie trouver un brin de réconfort dans le poème de sa fille. Particulièrement l'avant-dernière phrase: "Je suis à présent parmi vous ayant quitté la rue faisant de mon âme un espoir de plus." A se demander si Sarah ne pressentait pas son destin, elle qui avait raconté aussi deux rêves très similaires à son accident, elle qui disait à une mère qui s'inquiétait de son manque de sommeil: "J'aurai bientôt assez de temps pour dormir." La maman ajoute: "Je me fais peut-être des idées, mais c'est troublant." Et de se remettre à une activité qui occupe beaucoup de son temps hors de son métier: l'élaboration d'un site internet* à la mémoire de Sarah, "parce que beaucoup de gens m'ont demandé ça".
*www.sarah-stragiotti.org

Une Lueur d'éspoir

Je marche dans la rue sans aucun but.
Je me retourne voyant le passé défiler, ça me blesse.
Mon corps tremble d'effroi.
Il s'accroche à moi sans vouloir me laisser partir.

Il détient toutes mes pensées, toutes mes souffrances.
Il réapparaît sans cesse en faisant du présent mon futur passé.
Il brise tous mes rêves et fait de moi son unique esclave
en me plongeant à l'oubli.

Je ne sais plus trop si ce que j'ai vu est réel.
Une lueur d'espoir pourrait tout changer.
Elle pourrait enfin me libérer de cette chaleur intense.
Celle qui brûle mes mots.

J'ai tant prié pour qu'on m'écoute, mais personne
ne m'a jamais entendue.
Et je suis toujours là comme une âme morte.
Seule dans la rue.

Vivre pour certains n'est qu'illusion pour d'autres.
C'est en pensant à ceux que j'ai de plus cher que mes sens
se mettent à se réanimer.

J'aimerais être présente pour chaque fleur,
chaque brise de glace qui feront partie de mon existence.

Je ne laisserai personne m'enterrer mon instinct combattant,
car ils verront que personne ne se battra autant que moi.
La force s'est reforgée en moi.

Serait-ce cette lueur qui m'a redonné vie?
Une lueur d'espoir a tout changé.
Elle m'a enfin libérée de cette chaleur intense,
celle qui brûlait mes mots.

J'avais tant prié pour qu'on m'écoute.
Aujourd'hui on m'a enfin entendue et je suis à présent parmi vous
ayant quitté la rue, faisant de mon âme un espoir de plus.
Je sais enfin ce qui est réel ...

Rédigé par Sarah, le 14 octobre 2003

A.L.C.

C'est avec une immense tristesse que Claudio Alessi et son école doit annoncer le décès de SARAH STRAGIOTTI,
pratiquante de l'école de l'Art du Libre Combat, suite à un accident survenu dans la nuit du 6 février 2004 dans sa 20ème année. Nous l'aimions tous...

" Étoile de la danse et des Arts Martiaux , elle est montée maintenant au firmament. Puisse t'elle de là où elle se trouve veiller sur nous. "

" Le Matin " - 11 Juin 2004

Sorti de prison, anéanti, le chauffard sera jugé

JEUNE DANSEUSE TUÉE L'instruction est enfin close

MICHEL NOVERRAZ 10 juin 2004

Sarah Stragiotti allait avoir 20 ans. Jolie, débordante de vie et de projets, elle voyait s'ouvrir devant elle une magnifique carrière de danseuse. Mais sa jeune existence s'est brutalement arrêtée dans la nuit du 6 février dernier. Il était 1 h 30 quand, ivre au guidon de son gros scooter Yamaha 500 cm3, un chauffard l'a violemment heurtée sur un passage pour piétons, boulevard Georges-Favon. Sarah n'a pas survécu et sa mort a bouleversé Genève qui, pendant des semaines, a couvert de fleurs et de photos les lieux du drame. Bien en vie mais anéanti, le scootériste, lui, attend son jugement, prévu pour cet automne.

Genevois de 35 ans, ce dernier a été incarcéré aussitôt après l'accident. Il a passé un mois et douze jours à Champ-Dollon, avant d'être remis en liberté provisoire par la juge d'instruction Isabelle Cuendet, avec l'accord du ministère public. «Consultée sur cette mesure, et bien que traumatisée, la famille de la victime ne s'y est pas opposée», souligne l'avocat de celle-ci, Me Olivier Boillat.

Après quatre mois de minutieuses expertises, Isabelle Cuendet a communiqué vendredi dernier le dossier au ministère public, qui prendra ses réquisitions. Le procureur général pourra alors réclamer ou non une peine ferme lors du procès.

Evidemment privé de son permis de conduire, le chauffard est inculpé d'homicide par négligence et accumule un paquet d'autres inculpations: conduite en état d'ébriété, excès de vitesse et, surtout, violation de ses devoirs en cas d'accident, le délit de fuite. Après le choc, au lieu d'appeler des secours, il avait été cacher son scooter. Puis, une fois rentré chez lui, il a appelé la police pour lui annoncer qu'on avait volé son engin... Les expertises, elles, ont démontré qu'il roulait entre 61 et 74 km/h et que son taux d'alcoolémie au moment du choc (mesuré plus tard) se situait entre 1,22 et 2 ?. Aucune étude, en revanche, n'a permis de savoir qui, de Sarah ou du scootériste, passait au feu vert (ou rouge).

Père d'une fille et tout récemment divorcé, le scootériste est «un homme fragile dont la vie a basculé, commente son avocate, Me Anne Reiser. Il souffre, il a honte de son comportement et ne sera plus jamais le même.» Quant à Yvette, la courageuse maman de la petite danseuse, elle n'entend pas s'acharner sur lui. «Sarah ne parlait que d'amour et de tolérance, dit-elle, je ne vais donc pas apporter un message de haine.» Et, sur Internet, elle construit un site émouvant consacré à sa fille. «Parce que les jeunes, assure-t-elle, vont plus souvent sur leur écran qu'au cimetière.»

Retour Menu Presse

Retour au site de Sarah