GENÈVE
Elle
n'avait pas encore 20 ans et sa
courte vie s'est arrêtée
brutalement quand un scootériste
l'a heurtée sur un passage
pour piétons et projetée à 24
mètres . Son papa s'indigne:
Le coupable s'est enfui sans tenter
de lui porter secours
MICHEL
NOVERRAZ 10 février
2004
Une
dizaine de jours avant sa mort,
Sarah était tombée
amoureuse d’un garçon.
Elle disait que c’était
sérieux et réciproque.
Il s’appelle Joël.
Vous pouvez écrire son
nom. Il sera fier, j’en
suis sûr. Elle allait nous
le présenter, mais elle
n’aura pas eu le temps
de le faire. Papa de Sarah, Steve
Stragiotti cache mal son émotion.
Belle comme le jour et les mille
et une nuits, sa fille a été fauchée
et tuée sur le coup par
un chauffard ivre, roulant à scooter.
C’était à Genève,
dans la nuit de jeudi à vendredi, à 1
h 30 (Le Matin d’hier).
Toute jeune danseuse professionnelle,
elle enseignait son art à l’Ecole
Freedance et se produisait sur
de nombreuses scènes.
Elle aurait eu 20 ans en juillet...
Boulevard
Georges-Favon, théâtre
du drame, des fleurs et des bougies
continuent de s’accumuler
sur le trottoir, et les petits
messages s’affichent. La
première fois que je t’ai
vue danser, dit l’un deux,
j’avais 7 ans. J’étais émerveillée.
Maintenant, je suis tes cours.
La gentillesse, l’éclatant
sourire, le charisme et la formidable
joie de vivre de Sarah, tous
l’évoquent dans
ces petits mots éphémères
et noircis d’émotion.
A un petit pas de là,
un passage pour piétons.
C’est celui qu’empruntait
Sarah, feu vert pour elle, quand
le scooter la heurtée
et projetée à 24
mètres .
Sarah est morte abandonnée, allongée dans la rue, et celui
qui la tuée na même pas tenté de lui porter assistance.
Il na rien fait, rien, s’insurge son papa. Mais il a eu la force de
relever son scooter et de s’enfuir. Au-delà du drame, c’est
le comportement du chauffard qui soulève l’indignation. Après
le choc, il a planqué son gros Yamaha 500 cm3, tout près de
là. L’engin a été retrouvé très
vite par les gendarmes, mais le conducteur avait disparu. Les appels aux
taxis et laide d’un chien policier n’ont rien donné: pas
trace du chauffard. Mais, à 2 h 15, c’est le scootériste
qui appelle la police: On ma volé mon scooter! A son domicile, les
policiers découvrent un homme portant des ecchymoses et des vêtements éraflés.
Il faudra attendre 5 heures du matin pour que ce Genevois de 35 ans avoue
ce qu’il niait: le chauffard, c’était lui. Taux d’alcool:
1,2. Il est en prison.
Dans
le quartier des Avanchets, où Sarah
vivait avec ses parents, sa maman,
Yvette, feuillette les albums
de photos. Toute la courte vie
de la jolie danseuse y défile.
A 3 ans déjà, dit
sa mère, elle dansait
en rythme en écoutant
la radio. Puis, dès 6
ans, ce sera la fameuse école
de danse de Brigitte Matteuzzi,
devenue aujourd’hui Freedance,
où enseigne maintenant
l’ancienne petite élève.
Sarah savait tout faire, la salsa,
le hip-hop, les rythmes africains,
etc. Mais, surtout, elle aimait
les danses orientales. Elle les
mariait au hip-hop et voyait
dans ce mélange un message
de paix entre deux cultures.
Fatiguée,
Sarah cherchait un last minute
pour partir en voyage d’ici à trois
jours. Elle voulait passer une
semaine au soleil, dit son papa.
Travailleuse, elle le méritait
bien.

Troublant
Dans les affaires de la jeune
danseuse
percutée
par une moto le 6 février à Genève,
sa famille a découvert un
texte "annonciateur".
Par Denis Etienne.
C'est
Yannick, le petit frère de 17 ans,
qui a mis la main dessus. Le poème était
contenu, avec plusieurs autres, dans
un porte-documents rangé dans
la chambre voisine. "Incroyable
ce qu'elle était secrète,
Sarah... Mais où elle a été chercher
tous ces mots?" Ce fut le premier
motif de stupéfaction face
au souvenir d'une soeur de 19 ans
qui s'exprimait avec des termes simples,
directs, contemporains. A la lecture
d'Une Lueur d'espoir (ci-après),
toute la famille a été sidérée.
Yvette, sa maman, conserve un ton étonné quand
elle en parle: "C'est comme
si elle racontait son accident..."
L'accident.
Beaucoup de Romands et tous les
Genevois
en ont entendu parler. La nuit
du vendredi
6 février, vers 1 h 30, Sarah
Stragiotti se fait percuter par une
Vespa 500 cm3. Projetée à près
de 20 mètres , elle succombe, "comme
une âme morte seule dans la
rue". Le chauffard âgé d'une
quarantaine d'années, sous
alcool, prend la fuite et commencera
par nier quand la police le confondra.
Dès le lendemain, l'émotion
monte. Danseuse, chorégraphe,
adepte des arts martiaux, la jeune
femme a beaucoup de connaissances,
beaucoup d'admirateurs. Fleurs, photos
et messages personnels s'amoncellent
sur le lieu du drame à l'angle
du boulevard Georges-Favon et de
la rue du Stand. Le dimanche, une
marche en blanc est organisée
par ses amis. Et le mercredi 11 février,
plus de 2000 personnes se pressent à l'église
Saint-Joseph pour suivre, sous l'égide
de l'abbé Gérard Barone,
l'ancien aumônier de l'Hôpital
cantonal, une cérémonie
funèbre à dimension
pluriconfessionnelle.
Avec
les chrétiens,
beaucoup de musulmans et beaucoup
de juifs ont en effet répondu
présent. La jeune femme aux
diverses facettes mêlait plusieurs
cultures. Danseuse orientale aussi
bien que prof de hip-hop, elle avait
créé son propre style,
sur une musique de l'Egyptien Amr
Diab, qui mariait ces tendances. "L'été passé,
aux Fêtes de Genève,
elle avait ainsi dansé en
tenue d'Aladin avec des baskets.
En écoutant les commentaires
du public, j'ai compris que son message
d'union entre l'Occident et l'Orient
passait bien", se souvient sa
mère.
Les
siens gardent de Sarah l'image
d'une enfant née
avec le sens du rythme. Elle s'est
mise à danser peu après
avoir marché, a pris des cours
chez Brigitte Matteuzzi dès
l'âge de 6 ans, a participé à un
spectacle au Grand Casino de Genève à 8
ans, est devenue enseignante et professionnelle à 17
ans. Posée sur l'étagère
de sa chambre, une coupe témoigne
aussi de son aisance dans les arts
martiaux: "Champion du monde
de nunchaku. Catégorie team
artistique". Un titre glané en
mars 2003, à Marrakech, en
compagnie de Claudio Alessi, qui
a fondé l'Art Libre du Combat, à Genève,
une méthode pluridisciplinaire,
pluriculturelle.
Sarah
laisse aussi à ses
proches de beaux portraits au fusain,
des chansons et des poèmes... "Les
paroles de ses chansons, elle me
les montrait parfois, reprend Yvette
Stragiotti, mais les poèmes,
j'ignorais. Parfois, Sarah allait
dans sa chambre, allumait des bougies,
c'était son jardin secret
et on le respectait. Elle était
très spirituelle."
En
marge du souvenir, lancinante,
se poursuit l'instruction. "La
famille ne s'oppose pas à une
remise en liberté du prévenu,
explique l'avocat Olivier Boillat.
C'est remarquable: il n'y a ni sentiment
de haine, ni de vengeance du côté de
la partie civile, mais juste un souhait
de sincérité de la
part de celui qui a provoqué l'accident." Viendra
ensuite le procès.
Pour
sa part, Yvette Stragiotti confie
trouver
un brin
de réconfort dans le poème
de sa fille. Particulièrement
l'avant-dernière phrase: "Je
suis à présent parmi
vous ayant quitté la rue faisant
de mon âme un espoir de plus." A
se demander si Sarah ne pressentait
pas son destin, elle qui avait raconté aussi
deux rêves très similaires à son
accident, elle qui disait à une
mère qui s'inquiétait
de son manque de sommeil: "J'aurai
bientôt assez de temps pour
dormir." La maman ajoute: "Je
me fais peut-être des idées,
mais c'est troublant." Et de
se remettre à une activité qui
occupe beaucoup de son temps hors
de son métier: l'élaboration
d'un site internet* à la mémoire
de Sarah, "parce que beaucoup
de gens m'ont demandé ça".
*www.sarah-stragiotti.org
Une
Lueur d'éspoir

Je marche dans
la rue sans aucun but.
Je me retourne voyant le passé défiler, ça
me blesse.
Mon corps tremble d'effroi.
Il s'accroche à moi sans vouloir me laisser partir.
Il
détient toutes mes pensées,
toutes mes souffrances.
Il réapparaît sans cesse en faisant du présent mon futur
passé.
Il brise tous mes rêves et fait de moi son unique esclave
en me plongeant à l'oubli.
Je
ne sais plus trop si ce que j'ai
vu est réel.
Une lueur d'espoir pourrait tout changer.
Elle pourrait enfin me libérer de cette chaleur intense.
Celle qui brûle mes mots.
J'ai
tant prié pour qu'on
m'écoute, mais personne
ne m'a jamais entendue.
Et je suis toujours là comme une âme morte.
Seule dans la rue.
Vivre pour certains n'est qu'illusion
pour d'autres.
C'est en pensant à ceux
que j'ai de plus cher que mes sens
se mettent à se réanimer.
J'aimerais être présente
pour chaque fleur,
chaque brise de glace qui feront partie de mon existence.
Je ne laisserai personne m'enterrer
mon instinct combattant,
car ils verront que personne ne se battra autant que moi.
La force s'est reforgée en moi.
Serait-ce
cette lueur qui m'a redonné vie?
Une lueur d'espoir a tout changé.
Elle m'a enfin libérée
de cette chaleur intense,
celle qui brûlait mes mots.
J'avais
tant prié pour
qu'on m'écoute.
Aujourd'hui on m'a enfin entendue
et je suis à présent
parmi vous
ayant quitté la rue, faisant de mon âme
un espoir de plus.
Je sais enfin ce qui est réel
...
Rédigé par
Sarah, le 14 octobre 2003

|
C'est
avec une immense tristesse
que Claudio Alessi et
son école
doit annoncer le décès
de SARAH STRAGIOTTI,
pratiquante de l'école de l'Art du Libre Combat, suite à un accident
survenu dans la nuit du 6 février 2004 dans sa 20ème
année. Nous l'aimions tous...
" Étoile
de la danse et des
Arts Martiaux , elle
est montée maintenant
au firmament. Puisse
t'elle de là où elle
se trouve veiller sur
nous. "
|

" Le
Matin " - 11 Juin
2004
Sorti
de prison, anéanti,
le chauffard sera jugé
JEUNE
DANSEUSE TUÉE L'instruction
est enfin close
MICHEL
NOVERRAZ 10 juin 2004
Sarah
Stragiotti allait avoir 20
ans. Jolie, débordante
de vie et de projets, elle
voyait s'ouvrir devant elle
une magnifique carrière
de danseuse. Mais sa jeune
existence s'est brutalement
arrêtée dans la
nuit du 6 février dernier.
Il était 1 h 30 quand,
ivre au guidon de son gros
scooter Yamaha 500 cm3, un
chauffard l'a violemment heurtée
sur un passage pour piétons,
boulevard Georges-Favon. Sarah
n'a pas survécu et sa
mort a bouleversé Genève
qui, pendant des semaines,
a couvert de fleurs et de photos
les lieux du drame. Bien en
vie mais anéanti, le
scootériste, lui, attend
son jugement, prévu
pour cet automne.
Genevois
de 35 ans, ce dernier a été incarcéré aussitôt
après l'accident. Il
a passé un mois et douze
jours à Champ-Dollon,
avant d'être remis en
liberté provisoire par
la juge d'instruction Isabelle
Cuendet, avec l'accord du ministère
public. «Consultée
sur cette mesure, et bien que
traumatisée, la famille
de la victime ne s'y est pas
opposée», souligne
l'avocat de celle-ci, Me Olivier
Boillat.
Après
quatre mois de minutieuses expertises,
Isabelle Cuendet a communiqué vendredi
dernier le dossier au ministère
public, qui prendra ses réquisitions.
Le procureur général
pourra alors réclamer
ou non une peine ferme lors du
procès.
Evidemment
privé de son permis
de conduire, le chauffard est
inculpé d'homicide par
négligence et accumule
un paquet d'autres inculpations:
conduite en état d'ébriété,
excès de vitesse et,
surtout, violation de ses devoirs
en cas d'accident, le délit
de fuite. Après le choc,
au lieu d'appeler des secours,
il avait été cacher
son scooter. Puis, une fois
rentré chez lui, il
a appelé la police pour
lui annoncer qu'on avait volé son
engin... Les expertises, elles,
ont démontré qu'il
roulait entre 61 et 74 km/h
et que son taux d'alcoolémie
au moment du choc (mesuré plus
tard) se situait entre 1,22
et 2 ?. Aucune étude,
en revanche, n'a permis de
savoir qui, de Sarah ou du
scootériste, passait
au feu vert (ou rouge).
Père
d'une fille et tout récemment
divorcé, le scootériste
est «un homme fragile dont
la vie a basculé, commente
son avocate, Me Anne Reiser.
Il souffre, il a honte de son
comportement et ne sera plus
jamais le même.» Quant à Yvette,
la courageuse maman de la petite
danseuse, elle n'entend pas s'acharner
sur lui. «Sarah ne parlait
que d'amour et de tolérance,
dit-elle, je ne vais donc pas
apporter un message de haine.» Et,
sur Internet, elle construit
un site émouvant consacré à sa
fille. «Parce que les jeunes,
assure-t-elle, vont plus souvent
sur leur écran qu'au cimetière.»

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