" L'Hebdo " - 21 Juillet 2005

«Une personne mythomane se fait passer pour ma fille Sarah sur un skyblog.»

Les mots qui font mal
Sur le site officiel de Sarah, cette photo montrait ses liens d’amitié avec Christine Masson, directrice de l’Ecole Freedance à Genève, sa «prof préférée». Dans le blog incriminé, la légende de cette photo affirmait rien moins que le décès de la directrice…

Destin Le 6 février 2004,
le décès de Sarah a suscité une immense émotion en ville de Genève.


Un blog de mauvais goût ressuscite Sarah Stragiotti

Usurpation Le site consacré à la mémoire de Sarah Stragiotti, danseuse genevoise décédée, a été détourné par un blog. Choquée moralement, sa mère a réagi. Par Eric Felley.

«Quelqu’un a voulu profiter de la beauté de ma fille…» La Genevoise Yvette Stragiotti a du chagrin dans la voix. Un ou une inconnue a détourné les images du site érigé en mémoire de sa fille Sarah décédée le 6 février 2004. La jeune fille a été en quelque sorte «ressuscitée» sur un blog du serveur français Skyblog avec un autre nom et une autre histoire.
Pour mémoire, le 6 février 2004, vers une heure trente du matin, Sarah Stragiotti, s’était engagée sur un passage pour piétons du boulevard Georges-Favron à Genève. Au volant d’un scooter Yamaha, un employé de commerce de 35 ans rentrait d’une soirée arrosée en boîte. Il n’a pas freiné, ne l’a pas vue. Projetée à terre et grièvement blessée, la jeune femme n’a pas survécu. Elle aurait eu 21 ans ce 21 juillet. Le chauffard ne l’a pas secourue. Au contraire, il a pris la fuite, a téléphoné à la police pour signaler le vol de son engin, mais a rapidement été confondu. En mai dernier, il a été condamné à 2 ans de prison.

Pour les fans Sarah Stragiotti avait toute la vie devant elle. Danseuse de hip-hop oriental aux longs cheveux bouclés, adepte des arts martiaux, poétesse à ses heures, elle avait de nombreux amis, que ce drame a profondément affectés. En mai 2004, sollicitée par certains d’entre eux, sa mère Yvette décida de créer un site internet, où la mémoire de sa fille serait entretenue par des photos, des vidéos, des poèmes et des forums, consacrés pour la plupart à un message de paix dans le monde. «Nous avons débuté avec les galeries de photos, explique-t-elle. Une fois que j’ai compris comment faire, je n’ai plus cessé. J’ai passé des mois à faire évoluer le site page après page, et les week-ends, et bien des nuits blanches. Il est devenu ma thérapie, je dirais même mon troisième bébé. J’ai besoin de le chouchouter, de lui donner toute ma tendresse, tout mon amour.»

Le site connaît un succès grandissant chez les amis et dans d’autres cercles. De 2346 visiteurs en août 2004, il est passé à 19 700 en juin dernier. Sa notoriété a cependant un revers inattendu. L’ensemble des photos présentées est téléchargé par une personne inconnue («vanessbrazil») qui crée le 21 mai 2005 un blog sur le site français de Skyblog. Sarah Stragiotti devient «Sarah la Brésilienne», qui se présente ainsi: «Salut tout le monde, c’est moi Sarah la Brésilienne, j’habite à Vénissieux dans le Rhône, j’ai 21 ans, je vous laisse découvrir ma petite vie, voilà, lâchez des commentaires, cela me fera plaisir…» Les personnes (frère, famille, amis ou professeur de danse) figurant sur les photos du site original prennent une nouvelle identité. Le petit ami Francesco devient Jonathan, le petit frère Yannic devient Enzo, deux ou trois histoires (sans grand intérêt, il faut le dire) sont rajoutées sous forme de légende. Ce nouveau contenu n’est pas bien méchant. Mais, de toute évidence, une personne mythomane s’est appropriée les images de la défunte pour en faire une autre histoire de vie.

Certes, Yvette aurait dû protéger les photos, mais elle a voulu créer un site ouvert où tout le monde pourrait obtenir gratuitement des clichés pour créer justement des blogs qui «racontent avec amour le vécu de Sarah, le vécu direct dans les cours de danse, aux spectacles ou simplement des hommages à leur amie». Mais, mercredi 13 juillet au soir, alertée par une internaute, sa mère est sous le choc de cette usurpation. Elle lance un appel au secours sur le net à ses proches correspondants: «Une personne a fait un skyblog et se fait passer pour ma fille Sarah. Elle a publié toutes les photos de Sarah, ses amis et la famille. C’est vraiment honteux! Que puis-je faire? Où est donc le respect?» Réponses et conseils ne se sont pas fait attendre. On lui explique qu’elle «peut porter plainte auprès du procureur de la République». Ou que «si vous ne connaissez pas l’auteur de l’infraction, vous pouvez porter plainte contre X». Rien que de très ordinaire en pareil cas.

Réaction rapide de Skyblog Parant au plus pressé, Yvette intervient en priorité par e-mail auprès de Skyblog, qui réagit très vite. Le site est fermé le lendemain 14 juillet avant 10 heures: «Attention, est-il dès lors écrit à l’adresse incriminée, ce blog a été désactivé. Il ne respectait pas les conditions d’utilisation du site.» Pour la mère, c’est un soulagement, mais des questions restent ouvertes, notamment sur l’identité de l’usurpatrice ou de l’usurpateur, qu’il sera de toute évidence difficile de démasquer étant donné le principe d’anonymat qui régit les blogs. Yvette s’est adressée à la police genevoise dans l’intention de porter plainte. Mais la réponse a été nuancée quant aux chances de succès. Elle aurait pu aussi dénoncer les faits au procureur général, mais estime que la fermeture du site suffit à apaiser sa colère et ne veut pas se lancer dans une procédure judiciaire. Néanmoins, elle a tenu à alerter l’opinion sur ce type de pratiques.

Précisons que les conditions d’utilisation de Skyblog sont plutôt draconiennes en terme de droits: «Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droits est illicite.» Ou encore: «L’abonné s’engage à respecter les lois et réglementations en vigueur et à n’utiliser que des contenus (textes, photos) dont il dispose des droits, pour lesquels le titulaire des droits a donné son consentement exprès pour sa diffusion, ou libres de tout droit.» Dans le cas présent, la fermeture immédiate du site s’est avérée la solution la plus efficace. Pour les proches de Sarah, le site officiel a retrouvé ses droits.

Collaboration : Denis Etienne

Hebdo 21 juillet 2005 - voir l'article

 

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