
Le
chorégraphe français Maurice
Béjart, figure majeure de la danse contemporaine,
est mort dans la nuit, jeudi 22 novembre, à l'âge
de 80 ans, à l'hôpital de Lausanne. Il y avait été admis
pour la deuxième fois en l'espace d'un mois, après
avoir été régulièrement hospitalisé depuis
quelques années pour des affections cardio-pulmonaires.
De l'hôpital de Lausanne, il téléphonait
régulièrement à sa compagnie, en tournée à Lyon.
Travailleur acharné, il préparait son prochain
programme pour le Palais des Sports de Paris, prévu
en janvier.
Avec
Béjart, c'est un authentique phénomène
qui disparaît, tant l'impact de son œuvre,
sa longévité, son succès jamais
démenti
auprès des spectateurs de tous les pays, en
font un cas merveilleusement unique. Meurt-on vraiment
lorsqu'on
a atteint un tel statut de mythe ? Maurice Béjart
est le chorégraphe le plus populaire en France
et à l'étranger
avec une œuvre de plus de deux cent cinquante
ballets, dont certains passablement ratés selon
Béjart
lui-même.
Cette
figure de l'art du XXe siècle aimait à dire
que, s'il avait un destin, c'était d'amener
le grand public à la danse. Il y a réussi,
laissant des souvenirs chatoyants à des millions
de spectateurs. Jamais le public, qui se pressait à guichets
fermés
au Théâtre de Chaillot dans les années
1980 puis au Palais des Sports ou des Congrès, à Bercy
mais aussi à l'Opéra de Paris, n'a été infidèle à Maurice
Béjart. Cet homme lucide, tant sur
son œuvre,
que sur lui-même, évoquait récemment
sa mort dans le ballet Lumière crée à Lyon
devant trois mille personnes en 2001. Son testament
adressé aux
jeunes générations : "Plus
de danse, encore plus de danse." Né à Marseille
en 1927, Maurice Berger emprunte son pseudonyme à Armande
Béjart, le femme de Molière. Du sang
noir coule dans ses veines : celui de son
arrière
grand-mère paternelle, Fatou Diagne, originaire
du Sénégal. Son père, le philosophe
Gaston Berger, parlait sept langues, lui récitait
de la poésie mais fabriquait aussi ses jouets.
Il lui consacrera un livre, La Mort subite (1990),
comme il évoquera
sa mère, morte lorsqu'il avait 7 ans, dans
le spectacle Casse-Noisette (1999). Gamin maigrichon à qui
un médecin conseilla la danse pour le fortifier,
il prend des cours de danse classique pendant ses études
au lycée et décide d'en faire son métier à l'âge
de 18 ans. Adolescent, il rêvait de devenir
torero, s'entraînait en Camargue avec des vachettes.
Arrivé à Paris,
il profite de l'enseignement de maîtres comme
Lioubov Egorova ou Madame Rousanne, travaille auprès
des danseuses Janine Charrat, Yvette Chauviré.
Roland Petit l'engage dans sa compagnie en 1948. Deux
ans plus tard, il collabore avec la suédoise
Birgit Cullberg et règle L'oiseau de feu à l'Opéra
de Stockholm. Il fonde sa première compagnie
en 1953, qui devient les Ballets de l'Etoile.
En
1955, son premier succès s'intitule Symphonie
pour un homme seul, sur la musique de Pierre
Henry et Pierre Schaeffer, et le met en scène
tel qu'en lui-même.
Il y compense sa petite taille et son manque
de virtuosité classique
par des sauts, des acrobaties et du mordant.
Très
vite, Maurice Béjart impose son style,
fait de ses défauts des qualités,
pour bâtir une œuvre
contrastée et prolifique. En ligne de
mire :
le "spectacle total". Son écriture, à la
fois classique et très expressive, avec
un jeu de bras musclé, fait feu de toutes
les influences :
tradition indienne, africaine, turc… Son
goût
du texte (de Cioran à Saint-Exupéry
en passant par Nietzsche ou Goethe) et du théâtre,
de la philosophie comme de la psychanalyse, nourrira
sa singularité engagée.
Ses
ballets mythiques, repris régulièrement
ces dernières années, affichent
une profonde solidité artistique. Le
Sacre du Printemps (1959), sur la partition
de Stravinski, réglé en
trois semaines, jette les hommes et les femmes
les uns contre les autres dans une guerre des
sexes intemporelle.
Pour Boléro (1961), son écriture
prend d'assaut celle de Ravel. Interprété par
les plus grands, de Maïa Plissetskaïa,
qui raconte comment elle suivait Maurice Béjart
dans la régie pour
ne pas oublier la chorégraphie, ou Sylvie
Guillem, qui déclarait se sentir comme
un morceau de pain au milieu d'une foule en
famine, ce Boléro perdure
par sa plasticité scénique, l'impeccable
jeu de balance du groupe et du soliste, sa
puissance expressive et sa jouissance du mouvement.
Les
grands motifs de l'œuvre de Maurice Béjart
sont inscrits dans l'histoire de la danse.
Il a su valoriser le danseur masculin, l'habillant
en jean, exacerbant son érotisme
dans une gestuelle virile loin du rôle
de faire-valoir de la ballerine classique.
Il a posé au cœur
du débat la philosophie qui le nourrit
depuis son enfance, qu'elle soit européenne,
orientale ou asiatique. Au risque parfois
de la naïveté et du sentimentalisme,
certaines pièces, chargées
de théâtralité comme
Jérusalem, cité de la paix
(1997), MutationX (1998) sur le nucléaire,
militaient pour un humanisme sans œillères.
Bien avant que le mot ne s'use, il a fait
du métissage son porte-drapeau :
ses danseurs, comme ses élèves,
débarquaient
de tous les pays.
Source
d'inspiration toujours renouvelée, la musique
a porté son travail. Celle de Wagner,
de Bach, de Berlioz mais aussi des groupe
U2 ou Queen, les chansons
de Jacques Brel ou de son amie Barbara.
Il citait les compositeurs Pierre Boulez
et Pierre Henry comme des socles de sa
pensée.
Sa collaboration avec ce dernier, qu'il
rencontre en 1955, aboutit à un énorme
succès en 1967 :
Messe pour le temps présent.
Ses
interprètes s'appelaient Tania Bari, Paolo Bortoluzzi,
Patrick Dupond, Sylvie Guillem, Rudolf
Noureev… Jorge
Donn, fidèle complice qui fit
toute sa carrière
de danseur auprès de lui, jusqu'à sa
mort en 1992, reste une icône béjartienne.
Le chorégraphe
avouait avoir raté des ballets
mais jamais un danseur. C'est en voyant
apparaître Jean Babilée
en smoking un soir chez Maxim's qu'il
eut envie de lui tailler
sur mesure Vita Nova (1995).
Si
le statut de Béjart auprès du grand public
est celui d'un intouchable, le milieu
de la danse contemporaine l'a longtemps tenu éloigné,
alors même
qu'il en est incontestablement l'un
des pères fondateurs.
Trop populaire sans doute, trop proche
du classique. Il est aujourd'hui reconnu comme un précurseur.
Son école
de danse bruxelloise Mudra a formé dans
les années
1970-80 des personnalités comme
Anne Teresa de Keersmaeker, Michèle
Noiret, Bernardo Montet ou Hervé Robbe.
Les
relations de Béjart avec la France ont toujours été délicates.
En 1959, sans proposition de la part
de l'Etat français
de lui offrir un théâtre,
il part s'installer à Bruxelles
où il fondera le Ballet du XXe
siècle en
1960. A la demande de Maurice Huisman,
il crée Le
Sacre du Printemps sur la musique de
Stravinski pour le Théâtre
royal de la Monnaie. Il restera à Bruxelles
vingt-sept ans. Proche de Jean Vilar,
il conçoit
avec lui en 1967 un projet pour ouvrir
l'Opéra de
Paris à un art populaire, mais
sans résultat.
Jean Vilar l'invitera au Festival d'Avignon
en 1968. Au début des années
1980, Jack Lang reprend l'idée
d'installer au Théâtre
de Chaillot une école pour Béjart
qui n'aboutira pas non plus. Sept ans
plus tard, Béjart quittera Bruxelles
pour Lausanne. Il y remontera une compagnie,
le Béjart
Ballet Lausanne, et une école,
Rudra.
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