Par Marc D'Angelo, Paris

" L'intégration de tous
les courants constitue
le progrès de l'humanité "

Sergio Vieira de Mello

Je ne suis pas sioniste; je ne milite pas non plus pour la cause palestinienne.

Mon second fils est juif par sa mère, qui l'est elle-même, paraît-il, de la même façon. L'un de mes meilleurs amis est d'origine algérienne. Je ne crois pas qu’à ce jour, mes relations amicales et sentimentales aient été encombrées d'aucun critère racial ou ethnique. Je ne me souviens pas même d'avoir eu connaissance du fait qu'on pouvait "être Juif" avant qu'un camarade ne me fasse savoir qu'il était circoncis: nous étions en classe de 6ème et nous avions, dans nos rangs, la progéniture d'un footballeur africain (ou d’origine africaine, je m’en souviens pas, et cela m’importe peu) de l'A.S. Monaco et d'un immigré russe. Durant ma petite enfance, dans une commune limitrophe de la Principauté, j'ai côtoyé des garçons et des filles dont les parents venaient de Yougoslavie ou d'Espagne, sans avoir jamais songé que cela puisse déterminer une quelconque différence entre nous. Quant à mon propre père, il a quitté sa Rome natale à la fin des années 50.

Il y a des individus formidables parmi les Juifs et d'autres, moins formidables, chez les Arabes. De merveilleux spécimens d'humanité peuvent être recensés chez les Arabes, tandis que d'autres, parmi les Juifs, nous paraissent moins dignes d'être encensés. On peut être né à La Mecque et reconnaître la vertu d'un Israélien, de même que l'on peut saluer l'excellence du voisin Palestinien quand on est né à Jérusalem. Ce sont des évidences qu'il n'est pas vain de rappeler, à l'heure où nos frères continuent de s'entretuer, au nom de telle ou telle pseudo-religion, ou bien pour de prétendus motifs politiques qui ne servent qu'à masquer, dans la plupart des attentats, des motivations pathologiques.
Jamais aucun musulman n'a combattu un chrétien; et inversement, ceux qui se croient chrétiens et qui abhorrent les musulmans, ne méritent pas d'être tenus pour d'authentiques représentants de la foi dont ils se réclament. De telles attitudes vont en sens contraire du sens raisonnable et aimant qu'emprunte ou indique l'esprit religieux. L'Islam, le Judaïsme et le Christianisme sont des religions qui revêtent des formes différentes mais qui sont (ou qui doivent être) semblables sur le fond ; elles diffèrent en fonction des conditions ethniques et culturelles, mais elles se rejoignent dans leur fondement et leur finalité. Renier une religion étrangère parce qu'elle montre un autre visage que la nôtre, c'est juger et agir selon des critères temporels et non spirituels.

Il convient de souligner, je crois, pour mieux éclairer ce problème, que les trois grandes religions dites "monothéistes" se présentent sous un jour essentiel dans leur ésotérisme, qui n'est pas leur côté le plus obscur ou le plus farfelu, mais leur dimension la plus exigeante et la plus féconde. Dans ce contexte de leur extrême authenticité, toutes les obédiences se rapprochent fraternellement. Les Juifs ont inventé la Kabbale, les Arabes le soufisme; chez les Chrétiens, la science sacrée se perpétue à travers la Rose+Croix, l'alchimie et la franc-maçonnerie, avant de réapparaître, renouvellée selon les nécessités de l'époque, dans les mouvements fondés par Rudolf Steiner et Peter Deunov en Allemagne et en Bulgarie au début du XXème siècle. Les fondamentalistes musulmans, les fanatiques de la Torah et les catholiques intégristes sont en désaccord (tout au moins sur des points d'importance); mais en écoutant parler un soufi, un kabbaliste et un adepte se ralliant à l'esprit (et non pas à la lettre) de la tradition chrétienne, on peut avoir l'impression frappante qu'ils lisent le même Livre! Les imams, les rabbins et les prêtres appartiennent à des chapelles distinctes qui s'opposent trop souvent, hélas, les unes aux autres; les soufis, les kabbalistes et les rosicruciens (et avec eux, tous les chrétiens, qu'ils soient ou non désignés par une étiquette) adhèrent à une spiritualité identique sous de multiples bannières.

Je me souviens de certains matins où je relevais l'un de mes collègues, qui appartenait à une confrérie soufi, à la réception d'un hôtel où nous étions employés. Notre conversation nous permettait de vérifier très vite que nous nous trouvions en parfaite concordance. Nous suivions la même direction; nos routes ne se croisaient pas: nous étions en chemin - j'espère que nous le sommes encore - vers l'Absolu; ce mouvement nous entraînait, non pas vers d'amères abstractions, mais vers la découverte du Dieu vivant. Cela faisait de nous des compagnons, dans le sens le plus noble et littéral du mot: nous partagions le Pain sacré, la Parole du Seigneur.

On m'a rapporté que quelqu'un disait: "Les Arabes n'ont pas de cerveau. C'est un peuple sanguinaire." Mais la question n'est pas de savoir si les Arabes sont sanguinaires, si les Noirs sont fainéants, si les Asiatiques sont fourbes, comme le proclament des apôtres du racisme auxquels on pourrait trouver, de la même manière, quelque défaut fondamental... Chaque peuple possède une "nature inférieure", à l'instar des individus qui le composent. Tant que l'on continuera de considérer en priorité la face sombre, la guerre ne cessera pas. Il ne s'agit pas de se cacher les mauvais penchants des hommes (et de leurs associations), mais de reconnaître l'aspect lumineux et chaleureux, et de privilégier la vertu présente en tout être et en toute société.

Il n'y a pas lieu non plus de se laisser faire en cas d'agression, mais de répondre à la violence par la douceur, au vice par la vertu, à la haine par l'amour, au mensonge par la sincérité, comme le suggérait Omraam Mikhaël Aïvanhov (continuateur, en France, du mouvement fondé par Peter Deunov et, à ce titre, dépositaire du christianisme johannite), qui expliquait ainsi l'injonction faite par Jésus à ses disciples de "tendre l'autre joue". Dans la perspective de la recherche d'une solution au conflit israélo-palestinien, il ne serait pas absurde de changer d'optique conformément à cette recommandation. Certes, nous ne pouvons pas revenir sur les atrocités commises; mais nous devons pardonner à nos ennemis. En d'autres termes, il est impossible (il n'est pas même souhaitable) de renvoyer le passé au néant, mais il est possible (et nécessaire) de laver les traces néfastes des événements dans nos coeurs et nos consciences. Le Coran contient l'idée d'une guerre sainte: elle se mène à l'intérieur de l'homme lui-même - et non pas contre d'autres hommes. Son issue, c'est la paix intérieure, sans laquelle il ne saurait y avoir de paix collective. Ne serions-nous pas heureux de voir les Palestiniens s'occuper de trouver la sérénité dans leur âme et donner aux Juifs l'exemple de la patience et de la tolérance ? Et d'entendre les Juifs dire: "Nous sommes disposés à faire notre possible pour que chacun trouve sa place en ce monde" ? Quelques-uns ne manqueront pas d'assimiler ce voeu à un symptôme d' "angélisme" (tendance à laquelle, sans doute, l'auteur de ces lignes, en raison de son patronyme, doit être prédestiné!). Jusqu'à présent, pourtant, l'égoïsme et le pragmatisme n'ont pas réussi à créer les conditions d'une existence assez agréable et honorable. Cette sorte d'angélisme représente, en définitive, le parti le plus réaliste, et ne se révèle pas nuisible aux intérêts personnels.

La Sagesse nous indique que nous sommes responsables de toute situation dans laquelle nous nous trouvons impliqués. Nous pourrions réfléchir beaucoup plus avant sur ce thème : cela nous conduirait à réexaminer les rapports entre les pouvoirs spirituel et temporel et à remettre en cause la nature du comportement politique tel qu'il est conçu dans nos sociétés. Disons seulement, pour ce qui nous occupe ici, qu'il n'y a pas d'autre recours salutaire que celui de la non-violence et que la seule solution valable passe par le renoncement plutôt que par la revendication. Nous pouvons prendre le désintéressement pour base des pourparlers, sans exclure la possibilité de satisfaire telle ou telle exigence légitime. La paix demeurera sur le plan des chimères tant que les belligérants (effectifs ou potentiels) persisteront à vouloir jouir de leurs prérogatives, au détriment de celles d'autrui, tant que l'humanité n'admettra pas que tous ses membres ont le même intérêt, et que nous atteindrons cet intérêt suprême et universel, aussi étrange que cela puisse paraître de prime abord, en abandonnant toute forme d'intérêt secondaire.

 

Merci mon ami Marc de m'avoir confié ce texte.