Mon second fils est
juif par sa mère, qui l'est
elle-même, paraît-il, de la même
façon. L'un de mes meilleurs amis est d'origine
algérienne. Je ne crois pas qu’à ce
jour, mes relations amicales et sentimentales aient
été encombrées d'aucun critère
racial ou ethnique. Je ne me souviens pas même
d'avoir eu connaissance du fait qu'on pouvait "être
Juif" avant qu'un camarade ne me fasse savoir
qu'il était circoncis: nous étions en
classe de 6ème et nous avions, dans nos rangs,
la progéniture d'un footballeur africain (ou
d’origine africaine, je m’en souviens pas,
et cela m’importe peu) de l'A.S. Monaco et d'un
immigré russe. Durant ma petite enfance, dans
une commune limitrophe de la Principauté, j'ai
côtoyé des garçons et des filles
dont les parents venaient de Yougoslavie ou d'Espagne,
sans avoir jamais songé que cela puisse déterminer
une quelconque différence entre nous. Quant à mon
propre père, il a quitté sa Rome natale à la
fin des années 50.
Il
y a des individus formidables parmi les Juifs et d'autres,
moins
formidables, chez les Arabes.
De merveilleux spécimens d'humanité peuvent être
recensés chez les Arabes, tandis que d'autres,
parmi les Juifs, nous paraissent moins dignes
d'être encensés. On peut être
né à La Mecque et reconnaître
la vertu d'un Israélien, de même
que l'on peut saluer l'excellence du voisin Palestinien
quand on est né à Jérusalem.
Ce sont des évidences qu'il n'est pas
vain de rappeler, à l'heure où nos
frères continuent de s'entretuer, au nom
de telle ou telle pseudo-religion, ou bien pour
de prétendus motifs politiques qui ne
servent qu'à masquer, dans la plupart
des attentats, des motivations pathologiques.
Jamais aucun musulman n'a combattu un chrétien;
et inversement, ceux qui se croient chrétiens
et qui abhorrent les musulmans, ne méritent
pas d'être tenus pour d'authentiques représentants
de la foi dont ils se réclament. De telles attitudes
vont en sens contraire du sens raisonnable et aimant
qu'emprunte ou indique l'esprit religieux. L'Islam,
le Judaïsme et le Christianisme sont des religions
qui revêtent des formes différentes mais
qui sont (ou qui doivent être) semblables sur
le fond ; elles diffèrent en fonction des conditions
ethniques et culturelles, mais elles se rejoignent
dans leur fondement et leur finalité. Renier
une religion étrangère parce qu'elle
montre un autre visage que la nôtre, c'est juger
et agir selon des critères temporels et non
spirituels.
Il
convient de souligner, je crois, pour mieux éclairer
ce problème, que les trois grandes religions
dites "monothéistes" se présentent
sous un jour essentiel dans leur ésotérisme,
qui n'est pas leur côté le plus obscur
ou le plus farfelu, mais leur dimension la plus exigeante
et la plus féconde. Dans ce contexte de leur
extrême authenticité, toutes les obédiences
se rapprochent fraternellement. Les Juifs ont inventé la
Kabbale, les Arabes le soufisme; chez les Chrétiens,
la science sacrée se perpétue à travers
la Rose+Croix, l'alchimie et la franc-maçonnerie,
avant de réapparaître, renouvellée
selon les nécessités de l'époque,
dans les mouvements fondés par Rudolf Steiner
et Peter Deunov en Allemagne et en Bulgarie au début
du XXème siècle. Les fondamentalistes
musulmans, les fanatiques de la Torah et les catholiques
intégristes sont en désaccord (tout au
moins sur des points d'importance); mais en écoutant
parler un soufi, un kabbaliste et un adepte se ralliant à l'esprit
(et non pas à la lettre) de la tradition chrétienne,
on peut avoir l'impression frappante qu'ils lisent
le même Livre! Les imams, les rabbins et les
prêtres appartiennent à des chapelles
distinctes qui s'opposent trop souvent, hélas,
les unes aux autres; les soufis, les kabbalistes et
les rosicruciens (et avec eux, tous les chrétiens,
qu'ils soient ou non désignés par une étiquette)
adhèrent à une spiritualité identique
sous de multiples bannières.
Je
me souviens de certains matins où je relevais
l'un de mes collègues, qui appartenait à une
confrérie soufi, à la réception
d'un hôtel où nous étions employés.
Notre conversation nous permettait de vérifier
très vite que nous nous trouvions en parfaite
concordance. Nous suivions la même direction;
nos routes ne se croisaient pas: nous étions
en chemin - j'espère que nous le sommes encore
- vers l'Absolu; ce mouvement nous entraînait,
non pas vers d'amères abstractions, mais vers
la découverte du Dieu vivant. Cela faisait de
nous des compagnons, dans le sens le plus noble et
littéral du mot: nous partagions le Pain sacré,
la Parole du Seigneur.
On
m'a rapporté que
quelqu'un disait: "Les
Arabes n'ont pas de cerveau. C'est un peuple sanguinaire." Mais
la question n'est pas de savoir si les Arabes sont
sanguinaires, si les Noirs sont fainéants, si
les Asiatiques sont fourbes, comme le proclament des
apôtres du racisme auxquels on pourrait trouver,
de la même manière, quelque défaut
fondamental... Chaque peuple possède une "nature
inférieure", à l'instar des individus
qui le composent. Tant que l'on continuera de considérer
en priorité la face sombre, la guerre ne cessera
pas. Il ne s'agit pas de se cacher les mauvais penchants
des hommes (et de leurs associations), mais de reconnaître
l'aspect lumineux et chaleureux, et de privilégier
la vertu présente en tout être et en toute
société.
Il
n'y a pas lieu non plus de se laisser faire en
cas d'agression,
mais de répondre à la
violence par la douceur, au vice par la vertu, à la
haine par l'amour, au mensonge par la sincérité,
comme le suggérait Omraam Mikhaël
Aïvanhov (continuateur,
en France, du mouvement fondé par
Peter Deunov et, à ce titre,
dépositaire
du christianisme johannite),
qui expliquait ainsi l'injonction
faite par Jésus à ses
disciples de "tendre l'autre
joue".
Dans la perspective de la recherche
d'une solution au conflit israélo-palestinien,
il ne serait pas absurde de changer d'optique
conformément à cette recommandation.
Certes, nous ne pouvons pas revenir sur les
atrocités
commises; mais nous devons pardonner à nos
ennemis. En d'autres termes, il est impossible
(il n'est pas même souhaitable) de renvoyer
le passé au néant, mais il est
possible (et nécessaire) de laver les
traces néfastes des événements
dans nos coeurs et nos consciences. Le Coran
contient l'idée d'une guerre sainte:
elle se mène à l'intérieur
de l'homme lui-même - et non pas contre
d'autres hommes. Son issue, c'est la paix intérieure,
sans laquelle il ne saurait y avoir de paix
collective. Ne serions-nous pas heureux de
voir les Palestiniens
s'occuper de trouver la sérénité dans
leur âme et donner aux Juifs l'exemple
de la patience et de la tolérance ?
Et d'entendre les Juifs dire: "Nous sommes
disposés à faire notre possible
pour que chacun trouve sa place en ce monde" ?
Quelques-uns ne manqueront pas d'assimiler
ce voeu à un symptôme d' "angélisme" (tendance à laquelle,
sans doute, l'auteur de ces lignes, en raison
de son patronyme, doit être prédestiné!).
Jusqu'à présent, pourtant, l'égoïsme
et le pragmatisme n'ont pas réussi à créer
les conditions d'une existence assez agréable
et honorable. Cette sorte d'angélisme
représente, en définitive, le
parti le plus réaliste, et ne se révèle
pas nuisible aux intérêts personnels.
La
Sagesse nous indique
que nous sommes responsables de toute situation
dans laquelle nous nous
trouvons impliqués. Nous pourrions réfléchir
beaucoup plus avant sur ce thème : cela
nous conduirait à réexaminer
les rapports entre les pouvoirs spirituel et
temporel et à remettre en cause la nature
du comportement politique tel qu'il est conçu
dans nos sociétés. Disons seulement,
pour ce qui nous occupe ici, qu'il n'y a pas
d'autre recours salutaire que celui de la non-violence
et que la seule solution valable passe par
le renoncement plutôt que par la revendication.
Nous pouvons prendre le désintéressement
pour base des pourparlers, sans exclure la
possibilité de satisfaire telle ou telle
exigence légitime. La paix demeurera
sur le plan des chimères tant que les
belligérants (effectifs ou potentiels)
persisteront à vouloir jouir de leurs
prérogatives, au détriment de
celles d'autrui, tant que l'humanité n'admettra
pas que tous ses membres ont le même
intérêt, et que nous atteindrons
cet intérêt suprême et universel,
aussi étrange que cela puisse paraître
de prime abord, en abandonnant toute forme
d'intérêt secondaire.
